Merci Monsieur Delerm !

Quand j’étais jeune, la vingtaine insouciante et les cheveux au vent, mon maître absolu en littérature était Émile Zola.

Un maître bien encombrant, à vrai dire, paralysant. Comment après avoir refermé un de ses romans, avoir la prétention d’écrire. Toute tentative était indigne du maître, lequel me raillait par-dessus mon épaule à chaque nouvelle ligne

C’est à cette époque que Philippe Delerm a publié La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

Moi qui ne lisais que des classiques, j’ai découvert que l’on pouvait faire de la vraie littérature avec des mots simples mais choisis, des thèmes ordinaires mais magnifiés par la langue.

Ah, l’écossage des petits pois par Delerm ! Un texte d’un érotisme sous-jacent à peine dissimulé sous l’apparente simplicité d’une scène de la vie quotidienne :

Aider à écosser des petits pois.

C’est presque toujours à cette heure creuse de la matinée où le temps ne penche plus vers rien. Oubliés les bols et les miettes du petit déjeuner, loin encore les parfums mitonnés du déjeuner, la cuisine est si calme, presque abstraite. Sur la toile cirée, juste un carré de journal, un tas de petits pois dans leur gousse, un saladier.
On n’arrive jamais au début de l’opération. On traversait la cuisine pour aller au jardin, pour voir si le courrier était passé…
— Je peux t’aider?
Ça va de soi. On peut aider. On peut s’asseoir à la table familiale et d’emblée trouver pour l’écossage ce rythme nonchalant, pacifiant, qui semble suscité par un métronome intérieur. C’est facile, d’écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s’ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes-une incision de l’ongle de l’index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d’un seul doigt. La dernière est si minuscule. Parfois, on a envie de la croquer. Ce n’est pas bon, un peu amer, mais frais comme la cuisine de onze heures, cuisine de l’eau froide, des légumes épluchés – tout près, contre l’évier, quelques carottes nues brillent sur un torchon, finissent de sécher.
Alors on parle à petits coups, et là aussi la musique des mots semble venir de l’intérieur, paisible, familière. De temps en temps, on relève la tête pour regarder l’autre, à la fin d’une phrase; mais l’autre doit garder la tête penchée – c’est dans le code. On parle de travail, de projets, de fatigue – pas de psychologie. L’écossage des petits pois n’est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes, mais c’est bien de prolonger, d’alentir le matin, gousse après gousse, manches retroussées. On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C’est doux; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau verte tendre, et l’on s’étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis :
— Il y aura juste le pain à aller chercher.

Merci Monsieur Delerm !

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