Un XIXe siècle fantastique !

Comme certains d’entre vous le savent, je suis enseignant à domicile, spécialisé dans les troubles des apprentissages. Je vous parlerai de mon métier en général et de la dyslexie en particulier dans un prochain article.
Il m’arrive souvent d’apprendre à mes élèves à satisfaire aux exigences et contraintes d’un exercice particulièrement difficile pour eux : la rédaction.

J’ai pris pour habitude de traiter le même sujet qu’eux, histoire de voir ce que j’en ferais.

Je vous livre cette courte histoire, répondant à un sujet de 4e : Faîtes un texte à la manière d’une nouvelle fantastique du XIXe siècle.

Je suis maintenant un vieil homme. Après toutes ces années, je me dois de vous raconter ce qui s’est passé il y a maintenant fort longtemps.

J’étais alors un tout jeune représentant de commerce. Je vivais sans attache, allant de ville en ville, de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. Ce soir-là, je me présentai comme à l’habitude à la réception. Une jeune femme, devant moi, prenait sa clé. C’était une grande femme brune, élégante, la trentaine. Elle portait un tailleur strict qui dessinait impeccablement sa silhouette. La réceptionniste, en lui souriant, lui tendit la clé de la chambre N°15.

Vint mon tour, je m’acquittai rapidement des formalités et me retirai dans ma propre chambre. C’était une chambre banale, triste et froide, que les motifs provençaux par trop criards du couvre lit et des rideaux n’arrivaient pas à égayer. Je m’allongeai sur le lit, las d’une journée morne.

***

Comme tout bon VRP, j’avais réservé mon repas en même temps que ma chambre. À l’heure du dîner, je me rendis au restaurant de l’hôtel. Dans cette grande salle sans âme, un couple de quinquagénaires dînait sans se parler. Dans le fond, un confrère avalait un sandwich en compulsant ses catalogues. Dans un coin de la pièce, mon regard fut attiré par un personnage bien singulier. C’était un homme sans âge, très grand et très mince, le teint maladif. Comme je ne pouvais détacher mon regard de lui, il se leva et s’invita à ma table.

— Permettez, fit-il, que je m’asseye, partageons pour un soir nos solitudes.

Je n’osai refuser.

Tout chez lui me mettait mal à l’aise. Ce n’était pas qu’il fût laid, bien au contraire, il avait un regard sombre qui vous envoûtait. Il ne ressemblait en rien à la clientèle de ce type d’établissement.

Il s’enquit :

— Vous êtes représentant, n’est-ce pas ?

Je répondis par l’affirmative et osai :

— Et vous-même ?

Une lueur traversa son regard, il me fit un grand sourire que je ne compris pas.

— En quelque sorte, dit-il

— Ah, et dans quel domaine ?

— Disons que je n’ai rien à vendre.

J’étais interloqué, c’était là une bien étrange façon de s’exprimer.

Une serveuse arriva.

— Vous avez fait votre choix ?

— Le plat du jour et un quart de rouge, s’il vous plait, répondis-je machinalement

— Pareil pour moi, ajouta mon curieux invité.

À peine la serveuse avait-elle tourné les talons qu’il demanda brusquement :

— Êtes-vous joueur ?

— Vous ne pouvez mieux tomber, j’adore ça.

— Vous ne devriez pas ! tança-t-il.

Je restai coi, il reprit :

— Vous savez, avec moi, vous ne pouvez gagner.

— Vous êtes si chanceux que cela ? soufflai-je.

— La chance n’a rien à voir là-dedans ; tenez, sortons une pièce et jouons à pile ou face.

— Très bien, acquiesçai-je, intrigué.

— Pile, je repars accompagné, face, je m’en vais seul.

Je ne comprenais pas les enjeux de ce pari mais n’y voyais aucune malice. Il lança la pièce, elle voleta un instant, il la rattrapa d’un geste brusque et la plaqua sur le dos de sa main gauche.

— Pile ! s’écria-il, avec un large sourire. Je dois vous laisser, mais n’ayez crainte, nous nous reverrons, mais pas de sitôt.

Il se leva et quitta précipitamment la salle. Je restai pantois, ne sachant que penser.

***

Le lendemain matin, je me rendis à la réception pour régler ma note. Un jeune réceptionniste faisait régler le couple que j’avais vu la veille au restaurant. J’entendis la femme dire à son mari :

— Tu te rends compte, Roger, une si jeune femme, comment cela a-t-il pu arriver ?

Je m’immisçai dans la conversation.

— Que s’est-il passé ?

— Vous ne savez pas ? répondit le réceptionniste, la jeune femme de la chambre N°15, elle est morte, cette nuit dans son sommeil…

En rendant ma clé, je l’interrogeai sur mon bien étrange convive de la veille. Il m’assura que j’avais dîné seul, d’ailleurs ce soir-là, n’avaient été servis que quatre couverts, ceux du couple, celui de l’autre VRP, et le mien.

Depuis, je me demande quand je vais revoir cette étrange apparition, et à l’aube de mes quatre-vingt-dix ans, je pense que cela ne saurait tarder.

 

J’attends vos avis (surtout ceux de mes collègues professeurs de français, n’est-ce pas Emmanuelle !), vos retours…

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4 réflexions sur “Un XIXe siècle fantastique !

  1. J’aime beaucoup cette petite nouvelle très mystérieuse, au point que je suis déçue de ne pas avoir la suite. Je veux en savoir plus sur l’identité de l’apparition, surtout sur sa véritable nature. Il faut vraiment que je te lise car je suis toujours captée par ta plume… Je vais ajouter ton proctologue dans ma liseuse ce soir (si je ne m’endors pas sur le canapé…)

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  2. Ça me fait penser à… Barbey d’Aurevilly et ses Diaboliques ? Maupassant et sa « peur » ? J’ai pas mieux comme référence ! Mais on a largement fait pire, s’pas ? 😀 Non, c’est très bien écrit, très bien mené, mine de rien, le souffle ne faiblit pas, la langue est très belle… j’aime bcp… Comme j’avais aimé le protcologue… Bon… Le prochain est pour QUAND ?????

    Aimé par 1 personne

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